L'enseignement vue par une ex-élève
Publié il y a 6 mois par Laurence dans Autorité, quelle recette miracle? .
Quand j'ai entendu parler du décret mixité, je me suis dit: « enfin un bon décret ». Et face aux nombreuses critiques, je n'ai pu que voir avec tristesse que la mixité n'est pas une priorité pour tous. Certains parents favorisés disent que l'élitisme a du bon, ils ne veulent rien changer et garder leurs privilèges. Le statu quo va en leur faveur, peut-on leur en vouloir? Mais quand ils disent qu'ils ne faut surtout pas niveler vers le bas, cela sous-entend, n'essayons pas d'intégrer ces enfants pauvres ou immigrés. Pourtant, cela ferait beaucoup de bien à certains de rencontrer d'autres horizons et de se rendre compte que tout le monde ne vit pas comme eux.
Le problème est que l'enseignement a bien changé depuis les années où la génération de parents étaient sur les bancs de l'école. Ceux-ci parlent en ayant en tête le souvenir de classe disciplinée, où tout le monde apprenait avec rigueur ce que le professeur leur enseignait. Cela n'est plus le cas. Pour être sortie depuis deux ans de mes humanités, je peux vous dire que la discipline n'existe plus.
Le respect d'un professeur se gagne en enseignant bien, et peu nombreux sont-ils à savoir le faire. Certains montrent clairement un mépris pour leurs élèves, d'autres expliquent qu'ils ne sont là que parce que ça paie mieux que la recherche, d'autres encore sont constamment déprimés et font passer leur mauvaise humeur sur leurs élèves. Comment avoir envie d'apprendre si les professeurs n'ont pas l'envie d'enseigner? Je pense que c'est tout simplement impossible. Et encore, je viens de ce que l'on considère comme une bonne école, une de celle devant lesquelles se sont formées des files lors du décret Arena.
La qualité d'une école vient principalement de ses professeurs. Mais ceux-ci sont nombreux à ne pas savoir enseigner. La faute à qui? Ces dernières années, le contenu des programmes n'a fait que se préciser, brimant toute imagination de la part du professeur. En dernière année, j'ai eu une remplaçante lors d'un cours de néerlandais. Elle n'était pas professeur mais vu la pénurie et parlant néerlandais, elle avait été engagée. Tout de suite, on voyait qu'elle voulait enseigner. Tout de suite, les élèves l'ont adoré et respecté. Elle nous a proposé plusieurs thèmes, tous intéressants, bien loin de ceux ennuyeux des programmes. Nous avons choisi presqu'à l'unanimité « La guerre froide ». En histoire, la faute aux programmes ou pas, nous n'avons pas dépassé la seconde guerre mondiale en ce qui concerne le Xxe siècle et c'est comme ça chaque année. Pour le cours de néerlandais, elle avait prévu de voir un film, nous avions un dossier à lire, et d'autres choses encore. Mais nous n'avons pas eu le plaisir de faire ce qu'elle avait prévu. Elle a été rappelée à l'ordre. Les programmes, suivez les programmes. Nous avons donc eu le déplaisir d'apprendre en sixième humanité, entre autre, la météo. Triste exemple de ces programmes qui ne laissent pas les professeurs inventifs donner libre cours à leur créativité.
Un autre problème est ce que l'on enseigne aux professeurs durant leurs études. Car quand je parle de bons et mauvais professeurs, cela correspond souvent aux anciens et nouveaux. La qualité de l'enseignement que j'ai reçu dépendait tellement d'un professeur à l'autre que c'était une question de roulette russe. Il doit y avoir un problème dans ce qu'on leur enseigne. Notamment, le fait de devoir nous apprendre des compétences et pas des savoirs. Vous imaginez en Histoire voir les croisades et ne pas être interrogé sur leur contenu mais devoir lire un texte et le comprendre? Pourtant, c'est ce qui se passe. Je veux bien qu'en Néerlandais, par exemple, il faille acquérir la capacité de comprendre un texte et non pas celui que l'on a déjà lu en classe. Mais si les jeunes sortent de l'école sans avoir une idée de l'Histoire ou de la géographie, c'est bien triste.
Pour moi, le décret mixité ou celui qui est proposé actuellement est une solution mais a peut-être été introduit trop tôt. Limiter le choix des parents, je suis pour. Mais n'aurait-il pas fallu d'abord augmenter le niveau des écoles plus faibles? Ensuite, quel parent aurait-il pu refuser que son enfant aille dans telle ou telle école si elles sont de qualité équivalente? Bien sûr, c'est là que le bât blesse. Difficile d'augmenter la qualité de notre enseignement. Pourtant, il est déjà si bas qu'on penserait qu'il ne peut que remonter. Mais pour cela, il faudrait que les enseignants soient mieux formés et que des médiations soient organisées pour les enfants qui ont plus de mal, que ce soit parce qu'on n'est pas tous égaux en intelligence ou parce qu'ils n'étudient pas dans leur langue maternelle. Il y a déjà les écoles à discrimination positive , mais apparemment il faudrait aller plus loin.
Quand j'entends certains dire que c'est aux parents d'éduquer leurs enfants, je suis tout à fait d'accord. Mais parfois, ils n'en sont pas capables ou simplement ne le font pas pour de multiples raisons. Faut-il abandonner ces enfants sous prétexte que c'est à leurs parents de les éduquer? Je pense que l'école peut être un formidable moyen pour donner l'envie d'apprendre à un enfant. Avec celle-ci, il pourra aller loin. Malheureusement, on voit bien qu'actuellement ce sont les enfants qui ont des parents cultivés qui vont loin dans les études. Surpopulation dans les classes, manque de moyens humains, les enfants à la traîne sont laissé à l'abandon. Dans les « bonnes » écoles, c'est un peu marche ou crève. Chaque année, une sorte d'écumage est fait et ceux qui n'ont pas suivi peuvent aller dans une autre école. Le but d'un professeur n'est-il pas d'apprendre à tous les élèves? Pas niveler par le bas comme certains disent mais réellement enseigner. Car faire comprendre à un bon élève une matière, ce n'est pas compliqué mais c'est à une classe que l'enseignant s'adresse. Et si cela n'est pas toujours possible, des médiations doivent être prévues. Le problème est qu'aujourd'hui, il y a trop d'élèves par classe. En dernière année, nous étions 27. Je pense que 20 serait plus approprié.
Il y a énormément de choses à faire pour améliorer notre enseignement. Mais il faudrait aussi que les parents arrêtent de manifester contre tout ce qui est proposé. Il faut avancer de manière volontariste et aussi expliquer les démarches pour que tous puissent comprendre où cela mène. En Finlande, ils ont réussi en 20 ans. En serons-nous capables?
5 réponses
Je pense que vous avez une vision tronquée des difficultés : vous parle de problème de langue ou de culture, je vous réponds problème de perspective ET d'éducation qui engendrent des problèmes de motivation. Vous admettez que certains parents n'éduquent pas mais vous les défendez en parlant d'un manque de compétence. Quand 13 élèves sur 15 sont en échec en Français dans une classe et que seuls deux parents se déplacent pour une réunion de parents (de 16 heure 30 à 20 heures 30) ce n'est pas un manque de compétence. C'est une démission. On devrait pourtant malgré cette difficulté supplémentaire les encadrer mais il y a de moins en moins d'emplois donc ceux qui sortent découragent les autres (malgré notre diplôme et nos efforts on trouve rien ou nous sommes sous payés...) par contre ceux qui abandonnent l'école à 18 ans viennent rigoler devant la grille en disant qu'ils ont le chômage (et souvent des allocations familiales) en ayant pas réussi leur troisième professionnelle à 18 ans et en ayant jamais travaillé. Tout travail mérite salaire mais tout glandeur mérite un revenu correct et plus s'il choisit de faire beaucoup d'enfants! Mes élèves se sont carrément refilé la combine à mon cours devant moi tout à l'heure "Ouais, non ça c'est des conneries, chef de famille ça rapporte au chômage" "ouais mais faut en faire 3, 3 c'est mieux, en plus t'as plein de trucs cools pour famille nombreuse" "le 5ème c'est encore mieux tu gagnes plus que les profs ti miiiiiiiiiii, mais put*** ça doit faire ch*** à la maison 5, faut supporter" "Ouais puis faudrait acheter 1 télé pour eux sinon ça saoule des dessins animés toute la journée" ... Ce débat m'a laissé sans voix mais je n'ai pas voulu les couper car j'en ai appris beaucoup sur leurs "projets de vie". Et j'ai décidé de prendre une épargne pension!
En bref :
La mixité, elle est dans tous les corps professoraux. J'entends par là que l'on trouve toute la gamme des qualités et défauts de professeurs dans toutes les écoles. Pour preuve, ce que vous dites vous-même de la "bonne" école dont vous sortez ... ainsi que l'expérience des professeurs ayant enseigné dans des écoles à files et dans des écoles sans files médiatisées -mais avec mêmes options d'enseignement- .
La différence est dans les publics d'élèves. Certains veulent rester avec leurs amis de toujours. On n'a pas le choix des profs, on veut le choix des copains. Mais ce qui
est triste et dangereux, c'est le spectacle des barrages dressés contre ceux que l'on préjuge, sans les connaître, comme des ennemis potentiels.
La différence est aussi que les mauvais profs n'empêchent pas certains publics de continuer leur trajectoire socio-professionnelle (juste un mauvais souvenir de l'école) tandis que d'autres publics s'en trouvent irremédiablement victimes, privés d'avenir.
La mixité des élèves n'améliore pas automatiquement les choses,
soit qu'elle demande de la part des professeurs une faculté d'adaptation et de différenciation de l'enseignement très subtile à l'intérieur des mêmes classes,
ce qui est du grand art ...
soit que certains élèves souffrent alors non seulement des profs mais aussi de leurs condisciples.
Or, pour bien grandir, il faut pouvoir évoluer en bénéficiant de l'estime de ses éducateurs et de ses condisciples. La chose est rare mais continuons à l'espérer pour tous !
Remarque : Puissent nos autorités opter pour la qualité des profs plutôt que pour la quantité. Actuellement, en D+ la quantité y est mais ...
Et si la qualité y est sans résultats, il faudra reconnaître d'autres modes d'apprentissages, puis d'entrées dans la vie professionnelle,
parfois aussi attendre un autre âge ... comme le prouvent certains succès des formations pour adultes en promotion sociale !
Des remarques très pertinentes, Laurence ! Jj'aimerais pourtant apporter une petite correction. Quand vous écrivez "on voit bien que ce sont les enfants de parents cultivés qui vont le plus loin dans les études", je crois que vous généralisez trop vite.
Un exemple que je connais de près : les parents, immigrés, ne parlaient que le berbère, la maman n'est jamais allée à l'école, le papa a fréquenté quelques années une école coranique. Celui-ci est mort prématurément du cancer de l'amiante quand la plus jeune de ses 6 enfants avait une dizaine d'années. Les enfants ont tous fait des études supérieures ou universitaires et aucun des 6 n'a jamais connu un seul jour de chômage... Cette réussite s'explique par l'intelligence des parents qui, tout en étant musulmans pratiquants, ont tout fait pour que leurs enfants s'intègrent dans la société belge : pas question de voile pour les filles, fréquentation de l'académie de musique - diction et déclamation - pour les aider à parler français sans accent, relations suivies avec des voisins "cultivés" qui les ont aidés à suivre les études de leurs enfants... Une des filles, professeur dans une grande école bruxelloise, n'hésite pas à raconter l'histoire de sa famille à certains élèves qui se croient tout désignés pour devenir chômeurs.
Ce que cette famille a fait, beaucoup d'autres pourraient le faire aussi. A nous de les encourager : si les parents n'osent pas aller aux réunions organisées par l'école parce qu'ils se sentent inférieurs, pourquoi ne pas leur rendre visite chez eux ?
Et si l'enseignement supérieur pour tous était une utopie du XXème siècle? La revue "Faits et gestes" de la Communauté française (disponible gratuitement) nous donne des chiffres et des réflexions sociologiques intéressantes. En chiffres: seuls 23 % de la population wallonne est diplômée du supérieur contre 30 % du secondaire supérieur et 21 % du secondaire inférieur. L'étude sur l'alphabétisation du printemps 2008 révèle que dans nos pays industrialisés, une personne sur dix est "en grande difficulté face à l'écrit" en Communauté française selon l'OCDE (organisme de coopération et de développement économiques international). Voici sa définition de l'alphabétisme au niveau élémentaire : c'est "être capable de reconnaître les thèmes principaux d'un texte portant sur un sujet familier et de faire des connexions simples".


Mademoiselle, voici un texte bien écrit. Vous y critiquez les parents "élitiste" Sachez qu'à mon humble avis, si vous étiez parents aujourd'hui, vous seriez avec eux pour manifester car comme vous le dites, ces décrets viennent trop tôt. Il faut d'abord augmenter le niveau de toutes les écoles! Vous exprimez clairement et pertinemment toutes les raisons de leurs rejets des ces fameux décrets. Ainsi donc, je pense que votre texte serait plus juste en supprimant son introduction. Bien à vous.