Pénurie dans l’enseignement, conséquences politiques ?
Publié il y a 5 mois par Denis DH dans L'absentéisme des enseignants .
Je dirige un établissement secondaire depuis presque 6 ans. Je peux déjà remarquer que les choses changent ... et pas nécessairement positivement.
Je n’aborderai ici qu’un point : le recrutement et le remplacement d’enseignants.
Chaque année, beaucoup d’écoles se retrouvent sans enseignants pour certaines disciplines. Des élèves se voient de plus en plus envoyés en salle d’étude. Des parents s’inquiètent légitimement du niveau que l’élève risque d’avoir en fin d’année dans des disciplines qui n’ont pu être données que partiellement. Les enseignants présents doivent supporter également les conséquences de cette quasi-impossibilité de trouver un remplaçant ... et quand bien même on en trouverait, on se retrouve, dans certains cas, dans une logique de marché.
- mise en concurrence entre les écoles de la part du candidat avec une impression qu’il maîtrise tout le système. Certains sont là en attente de mieux.
- arrivée de personnes du monde du travail “classique” qui viennent de perdre leur boulot et se sentent “pédagogues” en attendant autre chose et dès que cela arrive, elles partent (vive la conscience professionnelle, fût-elle passagère)
- Négociation des horaires, parfois à la semaine (merci pour les élèves et collègues !)
- Maîtrise des connaissances de la discipline en dessous de tout (“l’orthographe c’est pas grave, la grammaire non plus, on est à l’époque des SMS non ?”, “J’ai pas le diplôme, mais j’ai l’expérience (de quoi ?)”)
- Copinage avec les élèves (“je ne suis là que pour quelques semaines, on va faire ce que vous voulez ...”)
- ...
Depuis septembre, j’ai dû mettre fin à 3 contrats d’intérimaires. Ils semblent motiver au départ, mais certains ont vite compris comment profiter du système en s’absentant juste ce qu’il faut ou en tombant malade assez rapidement (on n’est plus à la mutuelle ou au chômage, on touche un salaire entier) et comme on est en pénurie ... Leur motivation est avant tout “statutaire”.
Ce système existe ! Ce système pourrit l’enseignement. La solution politique, l’ouverture à tous avec dérogation quasi immédiate pour donner cours (cela n'a rien changé à la pénurie depuis plusieurs années). Voilà comment valoriser la fonction d’enseignant ? Voilà comment encourager les jeunes au métier ? Voilà comment considérer la pédagogie ? Voilà comment faire école ?
L’école n’attire plus beaucoup d’enseignants. N’est-ce pas un comble ? Beaucoup de postulants deviennent enseignants par deuxième ou troisième choix, parfois même pour des raisons sociales (“j’aime bien les enfants”, “je préfère être ici que seul(e) à la maison”, ...)
J’en arrive parfois à préférer ne pas avoir un enseignant dans une classe plutôt que de prendre ce qui peut se présenter ...
Et que font les politiques pour l’école ? Des décrets à la douzaine sur des sujets qui ne touchent pas concrètement le quotidien des enseignants et des élèves ... Des ajustements barémiques (c’est déjà ça de pris), des miettes çà et là ... Le pire ... les engagements d’avant élections ... genre encadrement différencié ... reporté ?! ou amoindri ? (il n’y a plus de sous, et on ne l’a découvert que fin juin ... ?)
Courage à toutes celles et ceux qui persévèrent au quotidien dans ce drôle de jeu qu’est devenu l’enseignement. Merci à eux qui continuent d’espérer.
Je râle, je râle, mais je continuerai mon travail parce que je me dis que cela ne peut pas être pire, qu’il faut réagir, qu’il faut changer les mentalités, qu’il faut espérer en notre jeunesse, qu’il faut respecter les enseignants qui ont ça dans leurs tripes, qu’il faut que ce métier soit encouragé (les politiques en parlent depuis 10 ans !), il faut que ce métier soit choisi et porté par les meilleurs avec la meilleure formation possible (certains ne découvrent la réalité de l’enseignement et de tous ces aspects qu’une fois qu’ils enseignent ...).
Le métier d’enseignant ne devrait être accessible qu’aux plus motivés d’où qu’ils viennent pourvu qu’ils en veuillent. L'école ne devrait pas être un marché.
Où sont les conséquences politiques d'un tel dysfonctionnement ?
Fin de râlerie ;-)
11 réponses
Ah si je pouvais être chef d'entreprise ... mais seulement voilà, notre système est organisé par des décrets, donc de la responsabilité des politiques ... Les marges de manoeuvre ne sont pas les mêmes.
En lisant le décret sur le statut des enseignants, des directeurs ou de l'inspection, on a beaucoup d'informations ... notamment sur la vraie autonomie de chacun ...
Je peux vous assurer qu'il existe heureusement de belles conversions en provenance du privé qui apportent beaucoup au système scolaire, mais comme je l'écrivais ... c'est la motivation qui est capitale et celle-ci n'est pas valorisée.
Quant à l'information de chacun, je me plais à rappeler que s'il y a droit à l'information, il y a devoir de s'informer.
Merci pour les références du décret que j'ai trouvé mais il fait... 71 pages! Y sont précisées toutes le règles du "jeu" de l'enseignement.
Pourquoi ne pas évoquer dans ce forum les règles qui, selon vous, devraient être revues?
Pour ma part, je considère qu'on peut agir sans refaire le monde, qu'on a des capacités d'améliorer un fonctionnement à l'intérieur des obligations incontournables.
J'en profite pour donner ici le lien du décret sur le statut des membres de l'enseignement:
http://www.gallilex.cfwb.be/document/pdf/17322_003.pdf
Vous parlez de devoirs : au chapitre II, on évoque les devoirs du pouvoir organisateur et les devoirs des membres du personnel : les devoirs du pouvoir organisateur doivent s'envisager "en bon père de famille" et notamment mettre à disposition du membre du personnel les instruments et les matières nécessaires à l'accomplissement du travail" et les devoirs des membres du personnel : ils "exécutent ponctuellement les ordres de service et accomplissent leur tâche avec zèle et exactitude".
Quand on vous donne le programme des cours, c'est déjà une bonne école... Quand à nous donner les règles de fonctionnement dont j'ai parlé plus haut, je n'ai jamais rien reçu par écrit... Que de l'oral reçu en fonction des aléas de la vie quotidienne.
Et de nos jours, ça me parait capital! Dernièrement, un élève a fait fonctionner le système en faisant un recours avec avocat alors qu'il n'avait rien fait de l'année et qu'il s'était amusé toute l'année! Les enseignants sont-ils préparés à affronter cela? En tout cas on est très mal formés à l'évaluation des compétences et c'est par ce critère qu'ils tentent de nous attaquer...
Mais rassurez-vous : il a perdu...
Le Top des documents à lire, selon moi, pour comprendre le jeu dans lequel on se trouve :
- le décret Missions (la base !), définit ce que les politiques attendent de l'enseignement (et le processus du recours !)
- le statut des enseignants,
- le décret de l'inspection,
- le statut des directeurs (on peut mieux voir ce qu'ils font ou devraient faire). Comme prof, on a souvent une image fausse de leur rôle (je parle en connaissance de cause, avant de l'être, je ne m'imaginais pas tout ce que cela comprenait).
- chaque année, la circulaire d'organisation ...
Avec cela, on a déjà toute une série de réponses.
En ce qui concerne l'enseignant, dès qu'il signe son contrat (du moins dans le libre) , le P.O. doit lui fournir une liste de documents (le statut, le règlement général de l'enseignement catholique (pour le libre), le règlement de travail, les différents ROI, règlement des études, projets éducatif, pédagogique et d'établissement ainsi qu'une copie des programmes des cours qu'il enseignera. Généralement, la direction donne aussi les consignes pédagogiques propres à l'établissement et un vade-mecum général.
Il est sans doute vrai que selon les réseaux, les P.O. et/ou les directions, il doit exister tous les styles de management (comme pour les profs, on retrouve tout type ...)
Avec tout cela, on déduit rapidement combien tout cela est devenu très formaliste.
Je retiens votre demande ... d'évoquer ce qui devrait évoluer ou changer ...
Un grand merci pour toutes ces informations.
En effet, il faut déjà un mois pour lire tout ça... Je commence par le statut des directeurs trouvé ici :
http://www.gallilex.cfwb.be/document/pdf/31886_002.pdf
Je veux quand même faire une remarque : le statut du directeur n'a été légiféré qu'en 2007... Ca veut dire qu'avant, on considérait que le directeur faisait partir du PO?
Tout dépend du réseau auquel il appartient et au niveau de délégation que lui donne le PO ...
Exemple : dans l'officiel ou officiel subventionné, le PO, c'est le ministre pour l'un et le conseil communal ou provincial pour l'autre. Peut se poser le souci des accointances politiques ...
En ce qui concerne l'enseignement libre, tout est possible. Le directeur est membre du Conseil d'administration ou invité selon l'histoire du PO. Parfois, il est même l'administrateur délégué de l'ASBL. Il a alors une double casquette.
tout à fait d'accord avec Zabou c aussi mon cas eet comment répondre au devoir de s'informer quand on ne sait pas quoi demander ? alors qu'il serait si simple p le directeur de désigner un "parrain" ou d'attendre une aide des inspecteurs ...
Les directions commencent à écrire des vade mecum, le mode d'emploi... mais je n'en ai encore reçu qu'un... dans une école où je n'enseigne plus.
Cette conversation m'a décidée à aller plus loin dans mon investigation : je m'aperçois qu'on me refuse aujourd'hui ma nomination à cause de rapports "indéniablement défavorables"... Dans ces rapports, on demande un tas de paperasserie qui n'apparaissent même pas dans le règlement provincial. Et je passe sur les appréciations tout à fait subjectives qui reposent sur une représentation personnele du cours de morale (comment faire autrement quand on est prof de math?).
Petite précision pour ceux que cela intéresse : le statut des membres du personnel évoqué plus haut est en réalité destiné à l'enseignement LIBRE subventionné... Je n'ai pas trouvé dans Gallilex le statut des membres du personnel des réseaux officiels, quelqu'un pourrait-il m'aider???


Monsieur le Directeur,
Est-ce que les chefs d'entreprise attendent du politique qu'ils résolvent tous leurs problèmes?
Je suis, comme vous, consternée par la façon dont s'organise l'enseignement sauf que je fais partie de ces professeurs intérimaires qui viennent du privé et qui se sont reconvertis par opportunité et parce qu'il leur semblait qu'ils avaient quelque chose à donner de ce côté.
Et comme je viens du privé, j'ai connu d'autres réalités, j'ai connu des directeurs d'entreprise responsables et respectables et des services du personnel qui avaient à coeur d'envisager les problèmes de l'entreprise non comme un problème de leur personnel mais comme un problème de management.
Oui, il me semble que de ce côté, certaines directions font porter toute la responsabilité aux enseignants. A la décharge des intérimaires reconvertis, qui vont au front devant les élèves sans formation appropriée (n'en êtes-vous pas complice?), nous apprenons le métier sur le tas et ne recevons pas le mode d'emploi avec le travail donné.
La première année, j'ai appris par hasard qu'il fallait deux évaluations par période pour que les points soient valables.
La deuxième année, on m'a demandé en fin d'année un cahier des matières... Qu'est-ce que c'est? Je me suis renseignée et me suis exécutée. Enfin cette année, après quatre années d'intérim, voilà que j'apprends que je suis sensée avoir un plan des matières en début d'année; j'avais pourtant rencontré l'inspection mais comme on ne reçoit pas l'information de manière structurée, organisée, on passe à côté des formalités administratives...
Je suis choquée, je mon côté, que les directions disposent d'un staff enseignant sensé connaître toutes ses obligations sans qu'on ne leur donne les directives adéquates.
J'ai appris dernièrement que certaines directions demandent en début d'année le plan des cours. Tiens, chez moi, on ne m'a jamais rien demandé mais on m'a sévèrement contrôlée et me voilà prise en faute alors que je ne connaissais pas les règles du jeu.
La condition du travail des enseignants n'est certainement pas la meilleure en ce monde et je pense que pour la faire évoluer, il faut accepter de se remettre en question et d'essayer de comprendre pourquoi ça dérape. Je pense qu'il y a des tas de gens de bonne volonté qui, correctement dirigés, ont beaucoup à apprendre aux jeunes et je pense que les intérimaires reconvertis pourraient être une opportunité pour l'enseignement, par l'expérience qu'ils peuvent transmettre à leurs élèves.
Et si on arrêtait de râler, de juger, de maudire? Et si on commençait vrailment à travailler à ça ensemble, en concertation direction-enseignants?